Philippe Leconte, présente des individus, le plus souvent seuls, comme désocialisés. Sa vision du corps à la fois intime et distanciée se matérialise par la superposition de deux formes. La première pourrait être la vision que l'on donne de soi, perceptible par tous, et l'autre son double désincarné, simple contour de la première qui renforce l'impression d'isolement du sujet. Il utilise pour ses installations différents supports: tôle galvanisée, grillage ou polypropylène, et de multiples techniques: le dessin, l'impression numérique, la lumière etc...



Muybridge, moi et l'ampoule

Il y a le cheval qui saute, le cheval qui court, l'homme qui court, l'homme qui enlève sa chemise ; ici, c'est la femme qui enlève sa chemise.
Pour Eadweard Muybridge, le sujet est prétexte à la chronophotographie, premières études du mouvement. Bien sûr, nous ne parlerons pas d'érotisme, car le regard porté est uniquement scientifique.
Pour Philippe Leconte, la série s'appelle Muybridge, moi et l'ampoule. Ils sont trois, donc. Trois protagonistes pour une scène de crime. Car il pourrait s'agir de cela. Menons l'enquête. Une femme, mutine, souriante presque, enlève sa chemise. Sa silhouette, renversée, basculée, danse avec elle lorsque la lumière de l'ampoule éclaire les deux corps. Et en pointillé, alors apparaît un dessin de corps au trait blanc, lumineux, comme la trace que le corps du crime laisse au sol une fois retiré de la scène.
De quel crime s'agit-il? Est-ce celui commis par l'homme, il y a plus d'un siècle et demi? L'homme, en 1839, se prenant pour Dieu, a maîtrisé la lumière.
Mais nous venons d'entrer dans le XXIè, l'œuvre n'est plus uniquement photographique, ni plastique. Elle ne se laisse plus enfermer dans les cases et elle est toujours polysémique, car Dieu n'est plus.
Ici, du dessin, de la photographie du XIXè, de la lumière pour donner corps à un volume où la perspective est bouleversée : la femme marche, sa silhouette, couchée ou debout?, devant elle, comme la trace qu'elle laisse dans l'histoire de la photographie qui maintenant enrichit celle de l'art contemporain. Ou comme la présence de l'artiste qui danse avec son modèle, mène le bal à la place du vieux photographe, lui rend hommage tout en révélant un autre corps de femme hors du regard scientifique. Ou comme une disparition annoncée de l'image, car trop d'images aujourd'hui pour savoir encore ce que veut dire voir. Ou comme …
La Gradiva avance vers sa disparition, le pied tant aimé retiré de la vue par la chemise qui coule au sol. Le bas-relief, grâce à la photographie, se met en mouvement dans nos rêves. L'art contemporain abolit toute narration, toute temporalité. Elle marche à jamais. Tous les artistes nous sauvent de la disparition.

Sylvie Corroler-Talairach  Direction Fondation espace écureuil pour l'art contemporain – Toulouse 2010

 


Le corps inquiet


                                « Où tremblait la miraculeuse, L'incompréhensible chaleur des corps »  Guillevic

15 h.

La route qui mène au hameau de la Croix Notre Dame, où Philippe Leconte a installé son atelier, serpente et ondoie entre des champs de maïs qui agitent leurs frêles palmes sous une brise marine de cette fin d'après-midi d'août et des champs de blés fraîchement moissonnés. La juxtaposition du vert et du jaune rappelle certaines toiles de Pierre Tal Coat.. C'est dans cet environnement, où la nature s'improvise faussaire d'œuvres d'art contemporaines que Philippe Leconte travaille. Il a installé son atelier dans l'arrière salle d'un café-boulangerie de campagne. Le temps semble s'être arrêté depuis la fermeture du commerce, à l'image de cette pendule sans aiguille qui trône sur le linteau de la cheminée. Les murs ont gardé les stigmates d'un passé glorieux. La peinture dissimule à peine le gris du crépi. Le plancher abîmé porte encore l'écriture obstinée des pas. On entendrait presque les conversations des habitués, sentirait même la présence de leurs corps de paysans ou d'ouvriers agricoles venus là tromper leur solitude, distraire leurs ennuis ou bricoler des joies passagères dans les vapeurs d'alcools et le brouillard des cigarettes. Le placard dans le mur, où l'on rangeait sans doute les alcools abrite désormais les ustensiles de l'artiste. Des étagères fatiguées croulent sous des livres en désordre. Sur une autre étagère, une ribambelle hétéroclite de pots de peinture, comme spectatrices d'une œuvre qui se fait désormais loin d'eux, ou comme des hirondelles en partance pour un Sud imaginaire. L'œuvre épurée de Philippe Leconte légitime cette sorte de mise à l'écart ou cette migration temporaire. La matière n'est plus primordiale, ne fonde plus l'essentiel. Le sens de l'œuvre peut presque s'en dispenser. Un simple trait est la promesse des plus beaux vertiges d'émotions. La magie n'est pas dans le trait, mais dans ce qu'on projette sur lui. Trop de peinture opacifie, étouffe le propos et distrait le sens que l'artiste voudrait donner à son œuvre. Curieusement les œuvres récentes, aux titres étonnants, « Alors là », « Peaux » ou « Jumper » appuyées aux murs ou rangées dans un coin, en partance pour la Suisse, reflètent les couleurs de l'atelier. Nul exotisme coloré pour tromper la grisaille du lieu, mais des tons en concordance avec le sujet traité.


15 h 30.

Un généreux soleil effraye la caravane de nuages qui sillonnait l'horizon. Les fenêtres de l'atelier donnent sur un jardin intérieur, mais la lumière vespérale s'attarde un peu trop sur le rosier qui court le long de la façade, pour vraiment contredire le clair-obscur. Philippe Leconte allume un spot qui congédie la tristesse de la pièce.
Mener un entretien avec un artiste peut-être illusoire. Francis Bacon, quand il se soumettait par défaut à ce type d'exercice disait : «  Tout ce qu'on peut dire est inutile, c'est très extérieur, superficiel », car il considérait que les mots et la peinture étaient deux langages différents. Différents certes, mais les mots assurent un recul nécessaire à l'artiste pour saisir un sens qui se tient dans les limbes de son inconscient et qu'il a besoin de faire émerger pour aller au-delà. Philippe Leconte sait que les propos tenus sont une étape dans son parcours, dans sa réflexion. Si certains textes écrits sur son travail sont caducs aujourd'hui, il ne les renie pas. Ils appartiennent au passé de l'œuvre, à une réflexion antérieure qu'il a dépassée et sur laquelle il s'est appuyé. Aucun reniement donc, mais un simple constat que le temps rend les mots à leur vacuité tant redoutée.
Avec Philippe Leconte, on est loin de la méfiance de Bacon qui affirme qu'expliquer sa peinture revient à expliquer ses instincts. Philippe Leconte est loin d'un instinctif, d'un artiste brut. Sa réflexion permanente l'écarte de cette situation où l'artiste serait dominé par son œuvre et le jouet de ses pulsions. Avec lui aucun risque de s'aventurer sur le fil au-dessus du vide sans avoir appréhendé les moindres risques. Certes, il ne maîtrise pas tout, mais il veut avoir une certaine omniscience de son travail, et régner en démiurge sur ses 30 m² d'atelier.
Céder à l'entretien n'est nullement céder à une quelconque défaite d'une œuvre qui s'impose par sa perplexité. Il ne cherche nullement à se dérober à certaines questions qui parfois le plongent dans des silences. Au contraire, l'offensive des questions n'est pas une parole contre une autre. La sienne va demeurer, un peu comme dans son œuvre, le double, l'ombre portée de sa peinture, la forme désincarnée du sujet abordé. C'est une manière de rompre le mutisme de la peinture, d'engager un dévoilement, de dilapider l'énigme et les interrogations qui encombrent le regard du spectateur. Ce n'est pas pour autant une explication formelle, mais une mise au point, une manière d'épurer l'œuvre qui a emprunté depuis quelques années un chemin minimaliste. Les silences qui ponctuent l'entretien ne sont nulle esquive, mais davantage des moments de réflexion où l'artiste achoppe sur certaines questions relatives à la mémoire par exemple, à la négation du corps ou encore à l'existence d'un espace transitoire entre le corps représenté et sa forme profilée, auxquelles il avoue n'avoir pour l'instant pas de réponse et qui débusquerait un des sens de l'œuvre auquel Philippe Leconte n'avait pas songé.


16 h 30.

L'après-midi s'achève. L'ombre fébrile du rosier effleure les toiles posées près de la porte comme si elles voulaient discrètement soulever le papier translucide qui recouvre les formes peintes. L'œuvre de Philippe Leconte est entièrement consacrée au corps et à sa réflexion sur sa représentation aujourd'hui. On pouvait y voir une filiation avec Rembrandt, Bacon, Soutine ou encore Fautrier dans ses premières oeuvres. Ces peintres ont été des balises dans le flux de ses interrogations. A présent l'artiste s'en est émancipé. Ses œuvres représentent un corps seul, une présence individualisée, comme désocialisée. Il est souvent en état d'apesanteur, de chute comme l'Icare chez Odilon Redon. Cela est très flagrant dans sa série « Jumper ».Cet état d'équilibre renforce ce désir de désocialisation. On est loin de ces orgies de corps dans les œuvres classiques ou de ces corps de buveurs qui ont hanté cette arrière-salle reconvertie en atelier, mais leur absence doit entrer inconsciemment en résonance avec son travail. Sa représentation du corps s'est épurée. La peinture a déserté peu à peu la toile. Les corps émergeaient auparavant d'un magma de vert, de gris et de marron, analogie de la matière originelle de l'individu et celle de sa destinée. Le corps est saisi dans sa solitude, environné par ces nuances terraqueuses, mais déjà pris dans des mouvements chaotiques, prêt à lâcher prise, à se déformer ou à se diluer dans le tumulte des couleurs. Cet abandon progressif de la peinture coïncide avec son désir d'échapper au pathos que tout travail sur le corps induit et que la peinture encourage. Philippe Leconte ne veut pas céder à la facilité. Pour distancer ce pathos tant redouté, l'artiste a recours à une deuxième forme qu'il objectivise par rapport à la première dans laquelle il s'engage corporellement en lui accordant une charge affective. Aujourd'hui les gris et les noirs subsistent, atténués par un blanc laiteux.


17 h20.

L'atelier, au contraire, se métamorphose soudain, illuminé par un soleil dissident. Le choix du support a également varié au cours de sa réflexion sur le corps. Il lui a permis de jouer sur la transparence, mais aussi de modifier l'attitude du spectateur face à l'œuvre. Ainsi le papier d'emballage, posé sur la toile, est comme un linceul jeté sur un corps. Mais l'éboulage de ce papier encourage le spectateur au voyeurisme tout en assurant une distanciation par rapport au motif. Ce voile, avatar du drap, qui sert à dissimuler les corps accidentés ou les morts, impose une autre forme. Dans sa série « Alors là », le trait désincarnant le corps représenté rappelait déjà celui que l'on trace sur le sol pour figurer la pose du corps au moment du drame. Puis la toile a cédé la place au galva, qui permet à Philippe Leconte de jouer, grâce à la réverbération du support avec l'environnement où l'œuvre est présentée. Cette intégration des effets environnementaux lui permet de mieux représenter le mouvement et la chute des corps. Il n'y a donc plus de traitement de fond, ni de travail de perspective. Pas d'échappatoire possible. L'œuvre entretient désormais un rapport frontal avec le spectateur qui est confirmé par le format. Pour Philippe Leconte, on ne regarde pas une toile qu'avec ses yeux, mais aussi avec son corps. Et c'est à la mesure de notre corps que nous ressentons la taille de l'œuvre. Ses œuvres doivent être regardées avec l'ensemble de notre corps. Manière encore d'impliquer le spectateur et de l'inscrire à son tour dans la gémellité de l'œuvre.
La dimension gémellaire est récurrente chez Leconte. Le double est aussi présent dans les repentirs. Ils affleurent de l'œuvre. Ils sont à peine gommés pour laisser le trait retenu exprimer sa vibration. Ils font partie du tableau. Ils expriment ainsi les hésitations de l'artiste qui travaille directement sur sa toile, sans esquisse préparatoire et révèlent le nomadisme de ses réflexions.


18 h 15.

Le soleil du soir joue aussi le repentant sur le paysage coloré aperçu en arrivant à la Croix Notre Dame. L'ombre des maïs empiète à présent sur l'ocre des chaumes et les roundballers aux ombres migratrices rappellent les formes projetées des corps déformés de Philippe Leconte. Ces corps singuliers émigrent aussi dans les œuvres des séries. Ils n'occupent pas toujours le centre, mais gagnent la périphérie de la toile, allant même jusqu'à la déserter. Le corps s'absente hors du cadre. Nouvelle mise en apesanteur, comme ces bottes de pailles dont l'ombre sur l'horizon leur accorde la grâce d'une légèreté insoupçonnée.
En épurant son travail, Philippe Leconte a aussi changé sa démarche. Ses œuvres sur papier et sur galva sont nées de réalisation de séries.
Il sait quand il va commencer une série, mais il ignore quand il va l'achever. Elle s'impose. La première œuvre est l'œuvre-mère qui va engendrer les suivantes. Elles s'appuient sur celles qui précèdent. Chacune est une étape d'une narration encore virtuelle et évolutive et le degré dans ce regard diffracté sur le corps. La série traduit bien la démarche artistique de Philippe Leconte, qui est celle du creusement, du questionnement perpétuel du corps et d'une désacralisation de la matière, l'amenant à épouser des formes étranges qu'elle gardait captives, mais que l'œil ne pouvait entrevoir. Elle constitue aussi la mémorisation de ses métamorphoses. Travailler en séries est selon lui rassurant, car elles permettent d'éviter l'éparpillement, de ne pas se perdre. La fin d'une série, au contraire, place l'artiste dans une situation d'errance et de vertige. Lors des exposition de ses séries, l'artiste ne recompose pas un récit, en ordonnant ses œuvres, il les propose au spectateur dans la chronologie de leur réalisation, afin qu'il découvre les tâtonnements, les hésitations, les états de sa réflexion.
On est loin de tout académisme avec Philippe Leconte, même si l'érotisme reste encore perceptible dans ces chairs en quête d'une écriture nouvelle. L'artiste repousse les limites des apparences, fouillant la chimie des corps pour mieux cerner le secret de l'Homme. On pourrait presque dire qu'il abolit toute frontière entre ces corps et leur environnement, l'amènant à une sorte de décorporisation de l'être. En regardant cette œuvre qui interpelle, on peut se sentir habité par elle, tant elle nous renvoie les échos inavoués de notre propre chair.
Le ciel retrouve son bocage nuageux, après la vigilance relâchée du soleil. Et la simarre de la mer se couvre de mica avant le bivouac de la nuit. L'entretien s'achève sur la valeur marchande des œuvres. C'est souvent le temps qui joue au commissaire-priseur, mais Philippe Leconte aime bien solliciter le spectateur. Il le piège ainsi, car il le condamne indirectement à révéler sa véritable valeur. Aucune musique n'a accompagné notre échange, ni troublé les silences. Seule la fumée des cigarettes a esquissé dans l'air d'étranges corps éphémères.

Alain Le Beuze